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Marguerite Bourgeoys – pour une nouvelle société et une nouvelle Église au Nouveau Monde

Denys Chouinard, Archiviste

Texte d’une conférence donnée dans le cadre des rencontres de la Société généalogique canadienne-française – Un Auteur à votre table le dimanche, 7 mai 2017.

Un auteur à votre table ? Dans mon cas, c’est plutôt un archiviste à votre table. Je viens à vous non pas avec un livre d’histoire, mais plutôt avec des archives, témoignages inspirants des objectifs d’une femme venue réaliser ici ce qu’elle ne parvenait pas à accomplir en France.

Je vous parle en puisant à trois documents exceptionnels qui révèlent clairement les intentions et l’œuvre de Marguerite Bourgeoys. Il s’agit de ses Écrits, bilan et testament rédigés à la toute fin de sa vie, des Lettres patentes obtenues du roi de France pour sa communauté et de son Manuel de pédagogie pour l’enseignement dans les écoles.

Marguerite Bourgeoys est connue du grand public à titre de première institutrice de Montréal. C’est rigoureusement exact, mais un peu court. Celle dont le nom est associé aujourd’hui à une grande commission scolaire et à une circonscription électorale de l’île de Montréal, celle dont la statue est au cœur du Vieux-Montréal, celle dont une autre statue se trouve sur la façade du parlement de Québec, celle que l’Église catholique a élevé au rang de sainte, cette femme a gagné une telle notoriété parce qu’elle a contribué à la naissance d’une nouvelle société en Amérique du Nord. À l’instar de Samuel de Champlain, elle fait partie du petit groupe des fondateurs-définisseurs du Québec et du Canada.

Pourquoi a-t-elle choisi Montréal ?

Marguerite Bourgeoys arrive à Ville-Marie avec la grande recrue en 1653. À ce moment-là, elle n’est pas une religieuse. Elle est une enseignante laïque. Maisonneuve l’a recrutée en Champagne, sur la recommandation de Louise de Chomedey. Cette Chomedey est parente avec le gouverneur de Montréal et elle appartient à la Congrégation de Notre-Dame à Troyes, communauté de religieuses enseignantes cloîtrées. Déjà, elle avait offert ses services à son frère pour ouvrir un couvent à Montréal. Ce dernier rejeta la proposition, préférant attendre et choisir plus tard une professionnelle de l’enseignement plus libre de ses allées et venues qu’une femme cloîtrée, ce qui était le cas de Louise de Chomedey et des religieuses de cette époque.

Mais pourquoi Marguerite Bourgeoys vient-elle ici alors que sa carrière à Troyes est déjà solidement amorcée? En 1653, elle est âgée de trente-trois ans. Elle a choisi de ne pas se marier et de pratiquer la profession d’éducatrice, ce qu’elle fait depuis plus de dix ans dans une ville de 25 000 habitants où elle jouit d’une excellente réputation. Et pourtant, elle va tout quitter pour la vie difficile dans un avant-poste précaire sur le Saint-Laurent.

La réponse est dans ses Écrits (page 205) où elle cite son confesseur :

Monsieur Jendret me dit que, ce que Dieu n’avait pas voulu à Troyes, Il le voudrait peut-être à Montréal.

De quoi parle-t-elle ? Elle fait référence à son projet, une congrégation religieuse d’enseignantes non cloîtrées qu’elle a tenté sans succès d’établir à Troyes. Elle espère que l’occasion qui lui est offerte par la Société de Notre-Dame et son porte-parole Maisonneuve, permettra enfin de regrouper autour d’elle dans une même communauté, des femmes prêtes à consacrer leur vie à l’enseignement et qui iront là où la population a besoin d’écoles. Elles seront filles de paroisse, partageant la vie quotidienne du peuple.

Vu d’aujourd’hui, il n’y a là rien de bien fantastique, c’est même plutôt banal. Oh que non !  Au XVIIe siècle, il y a très généralement deux avenues possibles pour les femmes. On disait à l’époque, le mari ou le mur! Le mari, en faisant référence à l’autorité du conjoint envers celle qui devient mère de famille nombreuse et qui reste à la maison ; ou le mur, c’est-à-dire les limites physiques du cloître dans lequel une femme se retire pour consacrer sa vie à Dieu. Marguerite Bourgeoys ne veut ni l’une ni l’autre de ces avenues. Elle choisit le modèle de la Vierge Marie, femme dynamique qui présida à la fondation de l’Église avec les apôtres et qui accompagna Saint Jean sur la route de son ministère à Éphèse. Pour Marguerite Bourgeoys, l’exemple de la mère de Dieu l’autorise à emprunter une toute nouvelle voie, à savoir s’affranchir de l’enfermement traditionnel pour les femmes, et devenir une personne génératrice de changements au sein de la collectivité et de l’Église. En réaction au courant de la Réforme protestante très populaire aux XVIe et XVIIe siècles, elle souhaite que son amour de Dieu s’incarne dans l’amour du prochain par l’éducation ; pour elle, c’est l’éducation autant pour les garçons que pour les filles qui améliorera les conditions de vie de l’ensemble de la population. Elle est d’avis que les femmes ont leur rôle à jouer dans cette nouvelle approche. Entre autres, elles peuvent être des enseignantes professionnelles. Elle va donc travailler d’arrache-pied pour que son projet de congrégation devienne réalité en Nouvelle-France. Mentionnons qu’elle n’est pas seule à prôner cette nouvelle philosophie. Elle est de la même école que d’autres féministes de son temps, telle la religieuse progressiste d’origine anglaise, Mary Ward, qui disait vers 1600 :

 Il n’y a pas tant de différence entre les hommes et les femmes que les femmes ne puissent accomplir de grandes choses. Et j’espère devant Dieu qu’on verra dans l’avenir les femmes faire beaucoup de choses.

On n’a pas le temps aujourd’hui de traiter en profondeur de la place des femmes au XVIIe siècle. Mais il est acquis qu’à ce chapitre, on assiste alors à une certaine révolution qui lancera un mouvement qui ne s’arrêtera pas jusqu’à nos jours. Cela dit, il n’en reste pas moins que la route de Mère Bourgeoys sera longue et ardue. Devant l’adversité, elle devra faire preuve de patience et de ténacité. Ainsi, sa toute première école, elle ne l’ouvre que cinq ans après son arrivée à Montréal.

Le premier corps professoral de Montréal et sa reconnaissance civile

En 1658, Maisonneuve cède à Marguerite Bourgeoys une étable désaffectée qu’elle remet en état. Aussitôt, elle retourne en France pour y recruter ses premières compagnes. Elle revient l’année suivante, en 1659, avec celles qui constitueront en sa compagnie le premier corps professoral de Montréal. Notons au passage que les premières Hospitalières de l’Hôtel-Dieu qui viennent appuyer Jeanne Mance, laïque elle aussi comme Marguerite Bourgeoys, arrivent à bord du même bateau.

Les compagnes de Marguerite, Catherine Crolo, Edmée Châtel, Marie Raisin et Anne Hiou, ont été choisies parce qu’elles sont des femmes instruites, autonomes et qui ont le sens de l’organisation et de la débrouillardise. À preuve, Catherine Crolo se verra confier la gestion de la ferme Saint-Gabriel à l’extérieur du Montréal de l’époque. Ce sera le garde-manger du groupe de Marguerite Bourgeoys et on y recevra les filles du Roy en plus d’y fonder l’Ouvroir de la Providence, atelier pour l’éducation des femmes. En effet, Marguerite Bourgeoys se charge non seulement de l’éducation des enfants, mais aussi de l’éducation des adultes.

De son côté, Marie Raisin ira enseigner à Trois-Rivières et dans les environs, aux villages de Champlain et de Batiscan. D’autres seront envoyées à Lachine, à Pointe-aux-Trembles, à l’Île d’Orléans, à Québec. Certaines prendront le chemin de la mission des Sulpiciens auprès des Amérindiens au pied du mont Royal. En somme, Marguerite Bourgeoys met en place l’équivalent d’un réseau d’écoles publiques le long des rives du Saint-Laurent. J’oserais dire qu’elle devient en quelque sorte la ministre de l’Éducation de la Nouvelle-France. Enseignement gratuit, enseignement aux filles, enseignement aux femmes, le tout dispensé par des éducatrices professionnelles.

Et cette mission est confirmée dans un document officiel, les Lettres patentes accordées en 1671 par Louis XIV. Le texte est clair :

Notre bien aimée Marguerite Bourgeoys nous a très humblement exposé qu’il y a longtemps qu’il a plu à Dieu de lui inspirer le désir de l’avancement de la foi catholique par la bonne instruction des personnes de son sexe, tant des Amérindiens que des Français vivant en Nouvelle-France.

Elle y est arrivée en 1653, et avec quelques autres filles associées vivant en communauté elle a fait l’exercice de maîtresse d’école. Elle montre gratuitement aux jeunes filles les métiers qui les rendent capables de gagner leur vie.

Elle le fait avec un si heureux progrès que ni elle ni ses associées ne sont aucunement à charge audit pays. Elle et ses compagnes ont fait bâtir à leurs frais à Montréal deux bâtiments pour se loger et ont fait défricher plusieurs terres et bâtir la ferme Saint-Gabriel.

Le roi ajoute que le projet de congrégation a été endossé par l’évêque Mgr de Laval, par le gouverneur de la Nouvelle-France, Courcelles, par l’intendant Jean Talon et enfin par l’assemblée des habitants de Montréal. En conclusion, Louis XIV confirme du point de vue civil la création de la Congrégation de Notre-Dame en Nouvelle-France. Ce n’est pas encore la reconnaissance officielle et définitive par l’Église ; ça viendra plus tard. Mais les choses sont bien amorcées.

L’enseignement de Marguerite Bourgeoys et de ses compagnes

On vient de le voir dans les Lettres patentes, Marguerite Bourgeoys et ses compagnes connaissent un réel succès auprès de la population et des autorités. À la bonne heure. Mais demandons-nous : qu’enseignaient-elles et comment s’y prenaient-elles ? Mère Bourgeoys n’en dit rien dans ses Écrits. Dommage. Mais on peut se rattraper en feuilletant son Manuel de pédagogie. À Troyes, où elle a appris le métier de maîtresse d’école, elle a utilisé les instructions du pédagogue Pierre Fourier consignées dans une texte d’une centaine de pages intitulé De l’instruction des filles séculières.

Quelles sont les matières enseignées aux jeunes enfants ? On en compte cinq : l’apprentissage des prières, la civilité et la bienséance, la lecture, l’écriture et l’arithmétique. On ajoute la couture et les ouvrages manuels tels la fabrication de tissus qui pourront constituer des revenus pour la famille. Il s’agit ici d’une pédagogie visant à faire en sorte que les femmes soient éventuellement des partenaires de leurs maris et qu’elles participent significativement à l’économie de la famille.

Dans ces écoles, toutes les élèves ne sont évidemment pas du même calibre intellectuel. On accepte donc les écolières qui ne veulent apprendre que les travaux manuels ; c’est l’école de métier avant la lettre. Et encore là, toutes n’ont pas les mêmes habilités ; pour les écolières qui ne parviennent pas à entreprendre une tâche, la maîtresse la débute pour elles. En cours de route, on s’assure de développer chez les enfants la ténacité ; il ne faut pas laisser les écolières abandonner un travail pour cause de légèreté, de dégoût ou d’ennui, dit Fourier. C’est le même Pierre Fourier qui a innové en éducation avec le fameux tableau noir et l’apprentissage par le jeu et la saine compétition.

En toutes matières, l’enseignante garde en tête de faire progresser les élèves et de progresser elle-même. Elle doit être un modèle pour les enfants et ne jamais donner l’impression de légèreté, de vanité ou de hautaineté. On est une maîtresse d’école fière de soi, mais sans jamais de sentiment de supériorité. L’enfant est au cœur du projet pédagogique et on lui doit respect. Il est donc mentionné de ne pas disputer ou se fâcher contre celles qui ont de la difficulté à apprendre. La maîtresse d’école ne doit pas prononcer de paroles de mépris ou de moqueries, encore moins de crier, contrairement à ce qui était très répandu à l’époque. Enfin, on ne fait pas de distinctions entre les enfants ; on prodigue le même enseignement pour toutes, qu’elles soient issues de familles riches ou pauvres.

L’éducation, un ministère tel celui des apôtres

Marguerite Bourgeoys, deux ans avant son décès en 1700, verra sa congrégation reconnue officiellement par l’évêque de la Nouvelle-France. Elle l’aura obtenu de haute lutte puisque Mgr de Saint-Vallier voulait lui imposer à elle et à ses quarante compagnes dans les années 1690 de devenir religieuses cloîtrées. Elle résista, eut recours à des appuis en France, et obtint que les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame puissent aller ouvrir des écoles partout sur le territoire, de la même façon que les apôtres partaient pour leur ministère. Dans ses Écrits, Mère Bourgeoys est très explicite dans sa comparaison entre les sœurs de la Congrégation et les apôtres. Elle n’hésite pas à écrire (page 126) : Les apôtres ont été dans tous les quartiers du monde. Les filles de la Congrégation sont prêtes à aller dans tous les lieux de ce pays où elles seront envoyées.

Une œuvre et des valeurs propagées durant plus de 350 ans

Nous n’avons pas le temps ce midi de retracer toute la vie de Marguerite Bourgeoys, encore moins de parler de l’histoire de la Congrégation de Notre-Dame. Disons simplement qu’à son apogée, au début des années 1960, la Congrégation de Notre-Dame comptait environ 3 000 religieuses actives dans plus de 250 écoles publiques et privées au Québec, au Canada, aux États-Unis et au Japon. Aujourd’hui, les sœurs de la Congrégation sont au nombre de 900 dans les mêmes pays ainsi qu’en Amérique centrale, au Cameroun et en France. On les retrouve peu dans les écoles (à l’exception du Japon où leurs établissements scolaires sont tout à fait remarquables), mais elles sont toujours présentes dans la société. Discrètes, me direz-vous. Certes, compte tenu de leur moyenne d’âge, mais toujours désireuses d’accompagner les femmes qui comptent sur une Église catholique inclusive, généreuse et profondément humaine.

Vous conviendrez avec moi que l’on doit à Marguerite Bourgeoys plus que l’ouverture de la première école à Ville-Marie. Je redis bon anniversaire à Montréal, convaincu que les valeurs qui sous-tendaient le christianisme pratiqué par Mère Bourgeoys ( le respect et l’amour du prochain, l’éducation pour toutes, filles et femmes, l’éducation dans toutes les régions, la gratuité scolaire), que ces valeurs nous définissent encore comme individus et société et ce, je l’espère, pour longtemps.

 

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