École normale Jacques-Cartier

2330, rue Sherbrooke Ouest, Montréal

Par Michelle Renaud
Recherche photo : Josée Sarrazin

 

L’édifice situé au 2330, rue Sherbrooke Ouest a abrité l’École normale Jacques-Cartier (section filles) de janvier 1913 à juin 1969, date à laquelle l’établissement ferma ses portes à la suite de la réforme inaugurée par le Rapport Parent. Cette réforme est marquée par la disparition des écoles normales au profit d’une formation universitaire des futurs enseignants. Vous trouverez plus bas le parcours historique de la « doyenne des écoles normales de Montréal » qui s’enracine dans une tradition remontant au tout début de Ville-Marie.

Les débuts dans le Vieux-Montréal

En 1856, le Conseil de l’instruction publique de la province de Québec est institué et une loi ordonne la création d’écoles normales. En 1857, trois établissements voient le jour : à Québec, l’École normale Laval, pour les garçons et les filles ; à Montréal, l’École normale McGill, pour les anglophones, et l’École normale Jacques-Cartier, pour les francophones. Initialement, cette dernière n’accueille que des garçons1.    

Le 3 octobre 1899, la section des filles de l’École normale Jacques-Cartier ouvre ses portes dans la Maison mère de la rue Saint-Jean-Baptiste avec sœur Saint-Anaclet comme directrice et l’inspecteur McGown comme professeur de pédagogie. Il s’agit alors d’une grande avancée dans l’histoire de l’accès des filles à l’instruction. Toutefois, la doyenne des écoles normales montréalaises pour filles existait depuis déjà quatre décennies à l’état virtuel. En effet, des notes manuscrites nous apprennent que « Le Gouvernement attribua un même mon­tant aux deux écoles normales : Laval ouvrit immédiatement la section des filles. On dit qu’après certaines délibérations à ce sujet, il avait été décidé que la part destinée à la section des filles à Montréal serait mise pendant quelque temps à la disposition du principal, l’abbé Verreau, pour l’aider à construire sa maison. En fait, la situation dura quarante-deux ans!2 »    

Si à peine douze étudiantes font leur entrée en 1899, dès 1901, l’École normale Jacques-Cartier décerne quarante et un diplômes, et le nombre des élèves ne va cesser d’augmenter pendant les neuf prochaines années3.    

En juin 1908, la Maison mère de la Congrégation de Notre-Dame quitte ses locaux de la rue Saint-Jean-Baptiste pour aller s’établir au 3040, rue Sherbrooke Ouest (Collège Dawson ac­tuel). Les quatre-vingt-quatre étudiantes qui font leur entrée à l’École normale le 10 sep­tembre 1908 trouvent donc un immeuble presque vide et… beaucoup de liberté de mouvement! Les sœurs de la nouvelle Maison mère n’oublient toutefois pas les normaliennes qui sont invitées à venir entendre avec elles la messe de minuit de Noël 1908 avec « l’hospitalité dans un grand dortoir4 ».    

La formation des institutrices se poursuit sous la direction de sœur Saint-Isaïe qui a succédé à sœur Saint-Anaclet en 1903. Bientôt cependant, il faut trouver un site et une construction mieux adaptés aux besoins de l’École5.  Cela s’avère d’autant plus nécessaire que l’acte d’achat de l’immeuble de la rue Saint-Jean-Baptiste par le Conseil de la Ville est signé en 1911. Cette expropriation s’imposait pour l’avantage des marchands de gros de la rue Saint-Paul et pour le bien commun de la ville, car on pouvait ainsi prolonger la rue Saint-Laurent jusqu’au fleuve. C’est donc avec un « sentiment de regret non exprimé mais profond » que le 17 juillet 1912, sœur Sainte-Marie-Ananie et sœur Saint-Liguori remettent les clefs de la maison qui té­moi­gnait de 255 ans de présence CND ininterrompue de 1657 à ce jour6.    

 

Installation au 2330, rue Sherbrooke Ouest

 

Les travaux de construction

Les travaux de construction du nouvel édifice de l’École normale avaient commencé dès 1911 sur un terrain généreusement donné par les pères de Saint-Sulpice et séparé de la Maison mère par la rue Atwater. Le 13 janvier 1913, l’École emménage donc au 2330, rue Sherbrooke Ouest, dans un immeuble construit par l’architecte Jean-Omer Marchand, « considéré comme l’un des architectes montréalais les plus novateurs du début du XXe siècle7 ».  On pouvait lire au frontispice, sous le monogramme de Marie, gravé dans la pierre : « École normale Jacques-Cartier8 ».    

En 1914, l’École prend le titre de maison provinciale pour la province Notre-Dame (une entité administrative de la Congrégation de Notre-Dame), et sœur Saint-Aglaé est la première su­pé­rieure provinciale à l’élire comme résidence9.  La même année, lors de la célébration du quin­zième anniversaire de sa fondation, plus de deux cents anciennes normaliennes répondent à l’appel. À leur suggestion, l’École normale commence en octobre 1923 la publication du bul­le­tin Stella Matutina, destiné à maintenir les liens des anciennes avec leur Alma Mater10.    

 

Vingt-cinquième anniversaire

En juin 1924, on célèbre le vingt-cinquième anniversaire de la fondation de l’École normale. Sa directrice, sœur Sainte-Marie-Odile, organise à cette occasion sur la proposition du su­rin­ten­dant de l’Instruction publique, Cyrille Delâge, le premier congrès pédagogique. Les an­ciennes normaliennes encore dans l’enseignement suivent avec assiduité cette série de con­fé­rences sous la présidence d'Athanase David et d’autres personnalités11.  À la suite de la célébration, il est décidé de fonder l’Amicale de Notre-Dame des Écoles ; cette association ne verra finalement le jour que le 30 janvier 1926.

 

Une salle de classe de l'École normale

 

L’École continue de progresser

Sous la direction de sœur Saint-Anthime (1928-1934), l’École continue de progresser :

De 1934 à 1938, l’École poursuit son développement sous la direction de sœur Sainte-Césarine. Au cours de son mandat, « des retraites fermées auxquelles viennent s’ajouter les ré­col­lec­tions mensuelles, cercle d’étude, journal Le Rayon [nouveau nom de Stella Matutina], Amicale Notre-Dame des Écoles prospèrent de plus en plus13. »  C’est aussi pendant cette pé­riode que les étudiantes commencent à se joindre à la Jeunesse étudiante catholique (JEC). Dans cette foulée, un groupe de normaliennes, mené par Maria Voukirakis, fondent la Jeunesse in­dé­pen­dante catholique féminine (JICF) qui établira son secrétariat à l’École14.    

 

Les élèves de l'École normale sur le terrain

En 1938, sœur Sainte-Césarine est nommée au Conseil général de la Congrégation de Notre-Dame, et sœur Sainte-Yolande la remplace. Cette nouvelle directrice sait combiner la préoccupation pour les aspects matériels de l’immeuble et un grand intérêt pour les études des normaliennes. À la collation des diplômes du 20 juin 1944, le surintendant de l’Ins­truc­tion publique, Victor Doré, lui remet la médaille du mérite scolaire avec le degré « très méritant » pour souligner ses trente années de contribution généreuse à l’École nor­male15.  Par la suite Sœur Sainte-Véronique-du-Sacré-Cœur, enseignante de longue date à l’École normale, lui succède en 1944.

 

Cinquantième anniversaire

Lorsqu’elle fête son jubilé d’or en mai 1949, l’École normale Jacques-Cartier peut se targuer d’avoir décerné plus de 3 000 diplômes ; douze cents de ses diplômées sont toujours dans l’en­sei­gne­ment ; 180 sont religieuses à la Congrégation de Notre-Dame ; 120 sont entrées dans d’autres communautés. Plus de 500 anciennes participent au cinquantenaire. Mgr Joseph Charbonneau, qui le préside, parle en termes éloquents de l’institution « qui a prolongé l’in­flu­ence de Marguerite Bourgeoys par des milliers d’institutrices16 ».    

 

Fête de Notre-Dame des Écoles à la chapelle de l'École normale, 1964

Fermeture de l’École normale

En 1969, l’École normale Notre-Dame-de-Montréal (son nouveau nom depuis le 17 janvier 1957) ferme ses portes. Elle n’est pas la seule à disparaître, et pour cause. En effet, les responsables de la Com­mis­sion Parent, qui a fait état de la situation de l’éducation au Québec dans les années 1960, se sont prononcés : la formation des enseignants sera dorénavant assurée par les universités. Entre 1965 et 1969, cinquante-trois écoles normales sont fermées. Au cours de leur existence, elles avaient décerné des diplômes à plus de 80 000 enseignantes17.    

Une tradition de formation remontant au tout début de Ville-Marie

Il existe à la Congrégation de Notre-Dame une longue tradition de formation des ins­ti­tu­trices. En effet, depuis la fondation de la première école de Ville-Marie dans une étable abandonnée en 1658, Marguerite Bourgeoys formait déjà des institutrices « à la ma­nière de son temps ». Mgr de Saint-Vallier notait ainsi : « De la maison de la Congrégation sont sorties plusieurs maîtresses d’écoles qui se sont répandues dans la colonie. Elles font des catéchismes aux enfants et des instructions aux personnes de leur sexe18 ».    

Comme le fait remarquer sœur Simone Poissant, CND, ces institutrices « exprimaient des valeurs, avaient une influence sur la façon de vivre des femmes et des jeunes filles… déjà avant 1700 […] Cela veut dire que la Congrégation a été fondée avec une pers­pec­tive de formation des enfants et de l’école. C’est quelque chose qu’on a gardé tout le temps à la Congrégation19 ».    


 

Références

  1. La formation des institutrices : les écoles normales de la Congrégation de Notre-Dame, Entrevue avec sœur Simone Poissant, CND, 13 mars 2009, Inventaire du patrimoine religieux immatériel du Québec, http://www.archivesvirtuelles-cnd.org/fr/node/1285 [retour au texte]
  2. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. X, tome I, p. 313. [retour au texte]
  3. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. X, tome II, p. 493. [retour au texte]
  4. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. X, tome I, p. 315-16. [retour au texte]
  5. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. XI, tome I, p. 27. [retour au texte]
  6. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. XI, tome I, p. 33. [retour au texte]
  7. http://www.vieux.montreal.qc.ca/inventaire/fiches/fiche_conc.php?id=192 (page consultée le 26 novembre 2012). Voir aussi : http://www.thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/jeanomer-marchand [retour au texte]
  8. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. XI, tome I, p. 247. [retour au texte]
  9. École Normale Jacques-Cartier, 1899-1949, Archives CND, p. 27. [retour au texte]
  10. Ibid. [retour au texte]
  11. Ibid. [retour au texte]
  12. Ibid., p. 29. [retour au texte]
  13. Ibid., p. 35. [retour au texte]
  14. Ibid. [retour au texte]
  15. Ibid. [retour au texte]
  16. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, vol. XI, tome I, p. 247. [retour au texte]
  17. Micheline Dumont, « Des écoles normales à la douzaine », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, no 75, 2003, p. 43-48. http://www.erudit.org/culture/cd1035538/cd1046317/7322ac.pdf [retour au texte]
  18. École normale Jacques-Cartier, 1899-1949, Archives CND, p. 21. [retour au texte]
  19. La formation des institutrices : les écoles normales de la Congrégation de Notre-Dame, Entrevue avec sœur Simone Poissant, CND, 13 mars 2009, Inventaire du patrimoine religieux immatériel du Québec, http://www.archivesvirtuelles-cnd.org/fr/node/1285 [retour au texte]
 
 

Que font les
sœurs de la
Congrégation
de Notre-Dame
en 2018 ?