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Un archiviste à la province Maria de la CND

Denys Chouinard

Du 28 mars au 12 avril dernier, à l’invitation de Soeur Kyoko Terashima, l’auteur du présent texte a rencontré les professeurs et administrateurs des établissements scolaires de la Congrégation de Notre-Dame au Japon, de même que les religieuses et les associées-és. À Fukushima, Kita Kyushu (Tobata) et Tokyo (Chofu), il a donné à six reprises une conférence intitulée Marguerite Bourgeoys, 1620-1700. L’éducation libératrice pour tous, partout. La présentation a été livrée en anglais, traduite simultanément en japonais grâce à l’habile concours de Soeur Terashima. Durant cette période, en compagnie de Soeur Mary Gillis, il a visité Nagasaki, lieu d’origine du christianisme au Japon.

 

La foi chrétienne et l’esprit de la Visitation

De 1587 à 1873, le christianisme fut interdit au Japon. Parmi ceux qui le pratiquèrent, certains connurent une fin tragique. Les plus célèbres d’entre eux sont les vingt-six martyrs de 1597 dont la ville de Nagasaki honore toujours la mémoire par un monument saisissant en forme de croix. Le musée qui y est rattaché renseigne admirablement par ses artefacts, illustrations, livres et archives sur la longue et difficile histoire de ceux qu’on a appelé les chrétiens cachés[1].

Un fait à retenir et qui est ultérieurement en lien avec la Congrégation de Notre-Dame, c’est que les Jésuites qui vinrent au Japon à partir de 1549 animaient en Europe et ailleurs dans le monde le mouvement du renouveau catholique proposant entre autres une réforme en profondeur de l’éducation. Marguerite Bourgeoys, dans ses activités d’enseignement à Troyes en France, et plus tard en Nouvelle-France, participait au même mouvement inspiré par les Jésuites. Lorsque les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame arriveront au Japon en 1932, elles véhiculeront encore les idéaux d’éducation du XVIIe siècle. Le retour de l’Histoire se sera fait attendre longtemps, mais la Foi chrétienne et l’esprit de la Visitation ne comptent pas les siècles !

 

Sous la protection de Marie – Auspice Maria

À la porte des écoles et collèges de la Congrégation à Fukushima et Kita Kyushu (Tobata), et à l’entrée de la Maternelle et du couvent à Tokyo (Chofu), la statue de la Vierge Marie accueille occupants, résidents et visiteurs. À l’entrée du collège Sakura no Seibo et près de la Salle du Patrimoine, ainsi qu’au mur du couvent de Chofu, sont inscrites les lettres AM, soit Auspice Maria qui signifie Sous la protection de Marie. Dans tous ces établissements, la statue de Mère Bourgeoys attire elle aussi les regards. Toujours à proximité et en association avec la Vierge, la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame est présentée avec son modèle, la mère de Dieu.

Comprenant parfaitement ce qui constitue l’inspiration profonde de Mère Bourgeoys, c’est-à-dire la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth, Sakura no Seibo College a installé bien en vue dans un escalier un magnifique vitrail qui rappelle à tous à quel point les personnes habitées par Dieu sont portées vers l’amour du prochain.

Chez un peuple religieux comme celui du Japon, même avec une très faible proportion de catholiques (moins de 0,5%), cette invitation chrétienne à la compassion touche les esprits, émeut les coeurs. Professeurs, écoliers et étudiants en sont marqués. Ils le disent, ils le chantent même !

Des auditoires attentifs, surpris par moment

La conférence aux professeurs et administrateurs (une centaine à Fukushima, un peu plus à Tobata, une vingtaine à Chofu), aux religieuses et aux associées-és, visait à placer la vie et l’oeuvre de Marguerite Bourgeoys dans le contexte du XVIIe siècle, à la fois en France et en Nouvelle-France. Le but était d’attirer l’attention sur l’ampleur des défis de la Champenoise et sur sa détermination à les relever.

Il était essentiel  au point de départ de situer Marguerite Bourgeoys dans sa ville, Troyes – en sérieux déclin économique provoquant une pauvreté endémique –, ainsi que dans sa famille de marchands qui lui apprit le sens des affaires. Il importait aussi de souligner à double trait son choix de vie, à savoir l’éducation des jeunes filles; son expérience à Troyes à ce chapitre, qui dura douze ans, fut déterminante. Avec son vaste savoir-faire, elle était prête à partir pour le Nouveau Monde, à Ville-Marie en Nouvelle-France, là où elle espérait réaliser ce qui était alors impossible en France, c’est-à-dire fonder une congrégation non-cloîtrée dédiée à l’éducation gratuite pour les filles.

La route conduisant à cet objectif devait s’avérer particulièrement difficile, malgré l’appréciation de la population et la reconnaissance de l’État, en l’occurrence par le roi lui-même, Louis XIV, en 1671. L’approbation par l’Église quant à elle ne survint qu’en 1698, soit deux ans avant le décès de Marguerite Bourgeoys. Grâce à l’intervention de Louis Tronson, supérieur des Sulpiciens à Paris et ami de Mère Bourgeoys, cette dernière et ses compagnes obtinrent enfin de l’évêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, les constitutions établissant officiellement au nom de l’Église que les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame étaient autorisées à aller partout où leurs services seraient requis.

Compte tenu que la conférence s’adressait à l’ensemble des professeurs et administrateurs, une partie substantielle portait sur l’enseignement dispensé par Marguerite Bourgeoys et ses compagnes.  On peut se faire une idée très précise de cet enseignement grâce à la centaine de pages des Constitutions de la Congrégation de Notre-Dame en France qui portent sur l’éducation des jeunes filles. Ce texte équivaut à un manuel de pédagogie et à un programme d’études. Le contenu de ce précieux document conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France révèle la volonté de faire participer les filles à la vie économique des familles et de développer leur potentiel intellectuel. Pour plusieurs professeurs assistant à la conférence, dont ceux qui sont venus à Montréal en 2011 et 2013 pour y découvrir les origines de la Congrégation, la manière de faire des années 1600 est loin d’être dépassée aujourd’hui. On peut encore s’en inspirer au XXIe siècle[2].

Parmi les nombreux échanges qui ont suivi la conférence, certaines questions et commentaires méritent d’être mentionnés. À Fukushima, un associé particulièrement connaisseur de l’histoire de Montréal a demandé quelle avait pu être la réaction de Mère Bourgeoys suite au renvoi en France en 1665 du gouverneur de Montréal. La question était on ne peut plus pertinente. Il est certain que Marguerite Bourgeoys fut très affectée par ce départ car non seulement il représentait la perte d’un ami, mais il confirmait la fin du projet de la Société Notre-Dame de créer à Ville-Marie une nouvelle société réunissant Français et Amérindiens.

Dans une telle situation, la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame révèle une de ses très grandes forces, soit sa capacité d’adaptation. Face à un changement de gouvernement à Ville-Marie et dans la colonie, elle s’ajuste. Tout en prônant encore et toujours l’éducation des jeunes filles, elle ouvre les portes de sa maison aux Filles du Roy, sachant que Louis XIV souhaite que ces femmes adultes destinées à être mariées soient prises en charge et formées à leur arrivée au Canada. C’est ainsi qu’elle crée de nouvelles alliances avec les autorités tout en maintenant le cap sur son idéal de créer une nouvelle congrégation de religieuses non-cloîtrées. Elle a perdu un allié et ami de la première heure en la personne de Maisonneuve mais elle en compte encore d’autres très précieux, dont Jeanne Mance, sa voisine de l’Hôtel-Dieu.

Un deuxième commentaire a été formulé par un professeur de Kita Kyushu, un de ceux qui ont fait le voyage à Montréal. Il s’est dit inquiet quant à l’avenir de l’oeuvre de la Congrégation au Canada alors que la religion catholique semble y être en déclin. La remarque était fort justifiée. Mais le conférencier a rappelé que Marguerite Bourgeoys à son époque a participé au mouvement de la réforme catholique en réponse au désistement des fidèles en faveur du protestantisme. Son adaptation constante aux réalités et difficultés de son temps constitue encore de nos jours une vibrante inspiration.

Un autre sujet a donné lieu à davantage de développements. Il s’agit de la rencontre de Marguerite Bourgeoys avec Madame de Miramion en France en 1680. C’est à l’occasion d’un souper au couvent de Kita Kyushu que le conférencier a souligné à quel point Mère Bourgeoys était au fait des plus récents développements de l’Église catholique en France. Son troisième voyage dans la mère-patrie (1679-1680) visait à recruter d’autres compagnes, mais aussi à s’informer sur les nouvelles congrégations de femmes vouées à l’éducation. Pour ce faire, elle a rencontré Madame de Miramion parce que cette dernière avait mis sur pied la Congrégation des Filles de Sainte-Geneviève dont les constitutions montrent que ces femmes n’étaient pas cloîtrées; pour sûr, l’exemple pouvait être bon pour Montréal. Il faut noter également que ces nouveautés étaient dans l’air du temps en France. L’épouse du roi-soleil, Madame de Maintenon, créera en 1684 la Maison royale de Saint-Louis, animée par des femmes qui enseignaient aux filles de la noblesse peu fortunées. Elles n’étaient pas cloîtrées !

 

Suivre la lumière et être filles de paroisse

Dans la chapelle du couvent de Tobata, une flamme illumine en permanence la croix du Christ. Elle est de toute petite dimension, mais elle attire immanquablement le regard. Cette lumière semble venir de loin, comme des premiers temps de la chrétienté. Lors de chaque événement, messe, vêpres ou autres cérémonies religieuses, elle invite au ralliement. Une fois que l’assemblée se retire, elle continue de briller, assurant à toutes et chacune qu’elle sera encore là demain pour accompagner celles qui ne cessent de donner de leurs personnes.

Et à chaque jour, prêtes à contribuer à une meilleure société et à une meilleure Église, les religieuses partent tels les apôtres. Mère Bourgeoys l’a exprimé très clairement dans ses écrits : «Les apôtres ont été, au nom de Notre-Seigneur, et ils ont fait des merveilles. Les filles de la Congrégation sont envoyées faire l’école, sous la protection de la Sainte Vierge, et elles apprennent aux filles comme si elles étaient bien savantes.» Au Japon comme ailleurs, les soeurs de la Congrégation sont filles de paroisse et elles participent à l’œuvre apostolique. Certaines sont présentes auprès des écoliers dans les classes, d’autres sont au soutien à l’enseignement, à la bibliothèque par exemple, ou remplissent des fonctions administratives. À y regarder de près, il n’y pas vraiment de différence avec ce que Marguerite Bourgeoys faisait à Troyes et à Ville-Marie il y a plus de trois siècles !

 

« Pourquoi aimez-vous Marguerite Bourgeoys ? »

À la salle à manger du couvent de Chofu, Soeur Takako Kikuchi se tourne vers le conférencier et lui demande dans un français à l’accent des plus élégants : «Monsieur Chouinard, pourquoi aimez-vous Marguerite Bourgeoys ?» La question directe appelait une réponse immédiate. Elle fut la suivante : « Mère Bourgeoys et la CND ont contribué à mettre dans ma vie une mère et une épouse qui, ayant fréquenté leurs écoles, m’ont fait et me font partager des valeurs d’humanité d’une très grande richesse. De plus, le projet d’éducation libératrice amorcé au XVIIe siècle constitue toujours en 2016 une voie d’avenir prometteuse pour les individus et les sociétés. La route est tracée, il s’agit de la suivre. » Il semble que ces propos aient plu à la jeune religieuse de 94 ans.

 

Un partenariat constant et sans cesse renouvelé entre religieuses et laïcs

Les écoles de la Congrégation au Japon, à l’instar des autres écoles de la CND dans le monde, s’inscrivent dans une très longue tradition de partenariat et de collaboration entre religieuses et laïcs.

Une éloquente et récente démonstration de cette réalité est le magnifique discours de la présidente du Sakura no Seibo Junior College à Fukushima le 5 avril dernier à l’occasion de la cérémonie d’ouverture de l’année scolaire[3]. Madame Nichiuchi Minami, première laïque à occuper ce poste dans l’histoire du Junior College, a rappelé que son institution œuvre dans l’esprit de la Visitation, à savoir que tout le personnel désire aller vers autrui pour aider, comme le fit Marie auprès de sa cousine Élisabeth. Elle ajoute que tous les employés disent souhaiter vivre dans l’amour et le service, principe fondateur du Collège, à l’instar de la Vierge Marie et de Marguerite Bourgeoys. Elle mentionne enfin qu’elle prend l’engagement de tout faire pour que chaque élève en arrive à vivre à son tour dans l’amour et le service dans la société. On ne peut espérer meilleure disposition pour poursuivre au Japon la mission entreprise en 1932.

Le mot de la fin revient à Soeur Eleanor McQuaid du couvent de Chofu qui écrivait au terme du séjour du conférencier à Tokyo : « La collaboration avec les laïcs constitue une inspiration pour les religieuses. » Elle lui rendait ainsi la politesse, lui qui avait dit combien les religieuses peuvent encourager les laïcs, parfois même les mettre au défi pour qu’ils cherchent à se dépasser. Après tout, ces religieuses sont des maîtres de la pédagogie!

 

Conclusion

C’est peut-être ainsi que l’avenir est le plus prometteur, dans l’esprit de la Visitation et de la Pentecôte où une femme fut respectivement porteuse de l’Espoir (Mère du Christ) et animatrice de ceux et celles qui le diffuseront (elle a rallié les apôtres pour fonder l’Église). Marguerite Bourgeoys en a fait son modèle, sa mission, son projet. Il se poursuit sans relâche au Japon par les religieuses, les associées et les professeurs. Nous avons eu la chance exceptionnelle de le constater. C’est une inspiration pour l’archiviste, lui aussi laïc, ami de Marguerite Bourgeoys.

Auspice Maria.

 

[1] http://www.26martyrs.com/

[2] Cette partie de la conférence est d’ailleurs déjà traduite en japonais et a été mise à la disposition des professeurs de Kita Kyushu.

 

[3] Le conférencier a assisté à trois cérémonies d’ouverture de l’année scolaire, deux à Tobata et une à Chofu (maternelle). La solennité de ces événements et la qualité de leur déroulement sont sûrement à la hauteur de la fierté des parents qui assistent à ce moment capital de la vie de leurs enfants. À cela s’ajoute le charme de ces bambins de trois ans qui font, tout ébahis. leur entrée dans le monde. Les appels à leurs mères sont irrésistibles.

 

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