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Revisiter l’œuvre de Marguerite Bourgeoys

Denys Chouinard, archiviste

À l’occasion du 400e anniversaire de naissance de Marguerite Bourgeoys (17 avril), il est plus qu’utile, à l’aide d’archives, de revisiter la contribution d’une des fondatrices du pays. À y regarder de près, force est de constater que ses valeurs demeurent présentes dans la conscience collective et que son œuvre d’éducation se poursuit encore de nos jours.

Comme Maisonneuve et Jeanne Mance qui la précèdent d’une décennie, Marguerite Bourgeoys arrive à Ville-Marie en 1653 en tant que laïque nourrie des idées du Grand Siècle. La colonie qui l’accueille est fort modeste, mais ses habitants voient grand car ils sont porteurs de l’esprit de la Réforme catholique. Ce courant puissant propose une vie sociale et religieuse faite d’humanisme, de respect d’autrui et de dépassement de soi dont la première institutrice de Montréal fera à sa façon les fondements d’une nouvelle société en Amérique.

Originaire de Troyes en Champagne, c’est à l’âge de vingt ans qu’elle a décidé de l’orientation de son existence. Elle a choisi de vivre dans l’amour de Dieu, incarné dans l’amour du prochain, incarné à son tour dans l’éducation. Pour elle, comme pour d’autres engagés dans le renouveau catholique, la religion n’a de sens que si elle contribue au mieux-être des populations. L’éducation qu’elle a en tête pour les filles, elle la veut pour tous les enfants. En conséquence, la congrégation d’enseignantes qu’elle vient fonder en Nouvelle-France sera composée de femmes non cloîtrées qui auront ainsi le loisir de circuler librement et d’aller partout où leurs services sont requis.

Un manuel de pédagogie avant-gardiste

Dans son bagage, elle apporte un manuel de pédagogie, celui qui a été rédigé en 1640 par le prêtre Pierre Fourier et dans lequel il a consigné les pratiques avant-gardistes des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame en Europe. Ces religieuses, qui ont ouvert des écoles pour les filles, ont mis de côté l’enseignement individuel et pratiquent dorénavant l’enseignement collectif par classe. Les jeunes filles apprennent la lecture, l’écriture et le calcul et font l’apprentissage de petits métiers manuels. Dans l’esprit de Fourier, elles n’en seront que davantage respectées par leurs futurs conjoints.

Cette pédagogie est révolutionnaire à plus d’un titre. Elle porte à un très haut niveau le respect de l’enfant. Plus question de considérer celui-ci comme un adulte en miniature; on reconnaît sa spécificité et on lui donne le temps de faire ses nombreux apprentissages. Dans cet esprit, les châtiments corporels n’ont pas leur place et l’on opte plutôt pour la stimulation, l’émulation. Quant aux maîtresses d’école, elles deviennent des professionnelles de l’enseignement; elles seront d’ailleurs parmi les premières femmes de carrière sur le continent. À l’école, elles forment un corps professoral dont les membres échangent leurs expériences pour accroître leur savoir-faire. En tout temps, elles se soucient de gagner la confiance des parents pour créer ainsi un courant de pensée le plus favorable possible à l’instruction.

 Reconnaissance de l’État dans l’enthousiasme

Très vite, Marguerite Bourgeoys et ses premières compagnes connaissent un franc succès. Gouverneur, intendant, évêque et Montréalais apprécient grandement leur travail tant éducatif que social, compte tenu que leur maison n’est pas qu’une école. On y accueille entre autres des orphelins, des femmes et des enfants maltraités, des personnes âgées en perte d’autonomie. À Paris, leur réputation est tout aussi enviable. Louis XIV et son ministre Colbert leur sont redevables d’avoir pris en charge depuis 1663 les Filles du Roy envoyées à Montréal. Lorsque Marguerite Bourgeoys retourne en France pour faire approuver civilement son groupe, elle est reçue avec bienveillance et obtient dans l’enthousiasme en 1671 les lettres patentes créant la Congrégation de Notre-Dame de Montréal.

Le document est fondateur à plus d’un titre. Y sont reconnus les principes de l’éducation pour les jeunes filles d’origine européenne et autochtone, la gratuité scolaire, l’établissement d’un réseau d’écoles et la profession d’enseignante. Le roi ajoute qu’il lui plaît de constater que ces femmes sont financièrement indépendantes grâce à l’exploitation de leur ferme à la Pointe Saint-Charles. Cette autonomie financière, elles y tiennent absolument. C’est qu’elles ont bien compris qu’il est préférable que leur œuvre ne dépende que d’elles-mêmes.

Reconnaissance de l’Église gagnée de haute lutte

Les années passent. On multiplie les établissements scolaires le long du Saint-Laurent et on rejoint ainsi une bonne partie de la population. C’est le premier réseau d’écoles au Canada. Mais il manque encore une reconnaissance, essentielle à cette époque, soit celle de l’Église.

Au printemps de 1694, le très conservateur évêque de la Nouvelle-France, Mgr de Saint-Vallier, se présente à Montréal à la Congrégation avec un projet de constitutions qu’il qualifie de cadeau. Il a beau vouloir cacher ses réelles intentions, le jupon dépasse. Des éléments inscrits dans le texte, tels les vœux solennels, le paiement d’une dot, la création de catégories de sœurs (sœurs de chœur pour l’enseignement et sœurs converses affectées aux travaux manuels) et le vœu spécial d’obéissance à l’évêque, laissent deviner la volonté du prélat de fusionner éventuellement les sœurs de la Congrégation et les Ursulines cloîtrées de Québec. À Montréal, on a en tête depuis toujours des vœux simples, ceux qu’on renouvelle à chaque année. On rejette la dot qui ferme la porte aux filles de familles peu fortunées. Enfin, on veut que toutes les sœurs soient placées sur un pied d’égalité et on ne veut pas être sous la gouverne directe d’un évêque.

Surprises par ce document, un véritable cadeau de grec, les sœurs s’opposent à leur façon en demandant à réfléchir. Leur interlocuteur est furieux; il ne tolère aucun signe d’opposition. Mais fort heureusement, Mgr de Saint-Vallier manque de temps pour les soumettre. Il doit retourner en France. Ce sera le moment où Louis Tronson, supérieur des Sulpiciens à Paris et ami de la Congrégation, intervient en faveur des sœurs.

Ses bons offices donnent des résultats. Mgr de Saint-Vallier revient à Montréal à l’été 1698 avec un nouveau texte. On n’y trouve plus de références aux ordres religieux cloîtrés, les vœux sont simples, et il n’y a rien sur l’obéissance particulière à l’évêque.

Par contre, tel que suggéré par Tronson, des compromis sont consentis. Les règlements ne font pas référence au modèle de la Vierge Marie et des autres femmes actives dans l’Église primitive, ce à quoi tenait tant la Congrégation. On maintient la division de la communauté en deux groupes. Pour sûr, ce dernier point est une grande déception pour Marguerite Bourgeoys qui estimait qu’une cuisinière pouvait devenir supérieure si elle en avait la capacité et qu’à l’inverse, une supérieure pourrait s’acquitter de tâches manuelles au terme de son mandat. Enfin, le principe de la dot est maintenu, mais son application est assouplie.

Somme toute, contre vents et marées, le pari de créer une congrégation d’enseignantes non cloîtrées est gagné. Le 24 juin 1698, 24 sœurs à Montréal acceptent les règlements tels que négociés. Le lendemain, en présence de l’évêque, a lieu la première profession religieuse publique à la Congrégation de Notre-Dame.

Œuvre inspirée par une femme d’action

Parmi les documents de Marguerite Bourgeoys, son testament spirituel intitulé Les Écrits, constitue une pièce d’archives exceptionnelle. En 1697 et 1698, elle consigne les réflexions qu’elle veut transmettre à celles qui marcheront dans ses pas. Ces pensées sont d’une audace et d’une modernité étonnantes.

Au chapitre consacré à la Vierge Marie, qu’elle désigne symboliquement comme la première supérieure de sa Congrégation, elle brosse le portrait d’une chrétienne active, tout le contraire d’une femme passive et soumise. Elle dit que, dès sa jeunesse, Marie s’est impliquée dans sa société puisqu’elle fut alors enseignante au temple. À la mort du Christ, abandonné par les apôtres à l’exception de Jean, Marie et d’autres femmes sont au pied de la croix. Plus tard, écrit-elle, c’est Marie qui prend l’initiative à la Pentecôte de réunir les apôtres et de lancer l’Église.

Un peu plus loin, elle fait preuve d’encore plus de témérité en comparant point par point les sœurs de la Congrégation aux apôtres. Rien de moins! Si ces hommes vont enseigner au nom du Seigneur, dit-elle, les filles de la Congrégation vont faire l’école sous la protection de la Sainte Vierge. Et encore, si les apôtres ont prêché l’évangile, les sœurs de la Congrégation doivent aussi l’enseigner.

Il faut beaucoup de confiance en soi pour tenir de tels propos au 17e siècle. Mais chose certaine, le ton est donné pour les décennies et siècles à venir; les femmes sont invitées à jouer dans la société et dans l’Église un rôle à la hauteur de leur volonté et de leurs talents.

C’est cette ambition exemplaire et légitime que Marguerite Bourgeoys laisse en héritage et qui la place encore à l’avant-garde de celles et de ceux qui œuvrent ici et ailleurs à l’égalité entre les femmes et les hommes, à l’égalité des chances pour tous, à l’entraide et au soutien mutuel. Somme toute, la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame au Nouveau Monde continue de nous définir !

 

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