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Sœur Saint-Anne-Marie, audace et vision

Texte de Michelle Renaud

Il y a quelques années, lors d’une conférence intitulée La religion dans la Cité des modernes : un divorce sans issue, Charles Taylor affirmait : « Il y a eu dans notre tradition chrétienne des choses extraordinaires, j’ai eu la chance de connaître des femmes tout à fait remarquables en tant que bâtisseuses d’institutions. Lorsque […] l’on m’a dépeint le rôle de la femme dans le catholicisme comme passif et secondaire, j’ai trouvé que cela ne cadrait pas avec mon expérience […]. Il y a toute une force à trouver là-dedans […] Une fois toutes les erreurs corrigées, il faudrait pouvoir récupérer ces forces humaines extraordinaires. »

Sœur Sainte-Anne-Marie, celle qui a ouvert les portes de l’université aux femmes du Québec en leur offrant leur premier collège classique et leur a permis de perfectionner leur formation pédagogique en fondant l’Institut pédagogique, figure certainement au nombre des « remarquables bâtisseuses d’institutions » auxquelles faisait référence le célèbre philosophe. Pour accomplir de tels exploits, cette femme qui, tout comme Marguerite Bourgeoys, a consacré sa vie à la cause de l’éducation libératrice, se devait de posséder une passion d’apprendre hors du commun, une vision audacieuse des solutions aux besoins en éducation et une grande finesse diplomatique alliée à un solide sens pragmatique. Retraçons brièvement le parcours de cette femme hors du commun.

Institut pédagogique / Institut Marguerite-Bourgeoys : collège Marguerite-Bourgeoys, École normale de l'Institut pédagogique et École normale de musique, institution fondée en 1926, Montréal, Québec, [après 1926]. Archives Congrégation de Notre-Dame - Montréal.

Tout au long du 19e siècle, l’instruction fournie par les écoles publiques du Québec demeure élémentaire. Plusieurs congrégations religieuses vont ouvrir des pensionnats dans différentes régions du Québec et enrichir quelque peu le programme d’études ; les pensionnats de ville en particulier, fréquentés par les jeunes filles de familles aisées, offrent un programme nettement supérieur à celui des écoles publiques. Cependant, les diplômes obtenus dans ces institutions privées ne donnent pas accès aux études supérieures et les collèges classiques, seule porte d’entrée à l’université, sont réservés aux garçons.

Si les jeunes filles francophones ne peuvent avoir accès à l’université, la carrière de l’enseignement leur offrira une ouverture « professionnelle » au marché du travail. Mais qui se chargera de la formation de ces enseignantes ? Dans la première moitié du 19e siècle, l’État avait confié cette formation aux communautés religieuses : Québec et Trois-Rivières aux Ursulines et Montréal et les environs à la Congrégation de Notre-Dame. Leurs pensionnats deviennent alors de véritables « petites écoles normales ». Signalons que les congrégations enseignantes du Québec s’inscrivent ainsi dans la montée du mouvement des femmes qui va faire du droit à l’instruction supérieure la base de ses revendications. « Féministe avant la lettre » sœur Sainte-Anne-Marie ?

Née en 1861 à Saint-Paul d’Abbotsford, deuxième d’une famille de six enfants, Marie-Aveline Bengle révèle très tôt une intelligence supérieure et de multiples talents. D’abord institutrice à l’école du rang de son village, elle entre en 1878 au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame, où elle reçoit le nom de Sainte-Anne-Marie. En 1883, elle entreprend une carrière d’enseignement au Mont Sainte-Marie dont elle élargira et étoffera le programme d’études avec audace et vision. Ressentant aussi le besoin d’une formation pédagogique supérieure pour elle et ses compagnes, elle le comblera en formant un cercle d’études sous la direction de l’abbé Georges Gauthier. Une chaire de littérature française s’ouvrant à l’Université Laval, elle s’y inscrit et réussit, à la surprise de tous, à obtenir une licence en lettres, même si elle ne pouvait se rendre à l’université en personne ! Si sœur Sainte-Anne-Marie rêve déjà d’une École normale supérieure pour assurer une meilleure formation pédagogique aux enseignantes, elle sait toutefois qu’il faut commencer par donner aux femmes accès à l’université. Ces deux projets constitueront l’œuvre de sa vie !

Sœur Sainte-Anne-Marie (Marie-Aveline Bengle) à son bureau, Montréal, Québec, [entre 1926 et 1937]. Archives Congrégation de Notre-Dame – Montréal.

En 1908, la grande pédagogue fonde le premier collège classique pour jeunes filles francophones, l’École d’enseignement supérieur, rebaptisé Collège Marguerite-Bourgeoys en 1926. Dorénavant, les jeunes Québécoises pourront avoir accès aux études universitaires. Ayant réalisé la première étape de son grand projet pédagogique, elle reprend ses démarches en vue de la fondation d’une école normale supérieure. Elle se heurtera alors à des préjugés tenaces relatifs à l’éducation supérieure de la femme et à son rôle dans la société, préjugés provenant autant de l’intérieur que de l’extérieur, car « personne dans la maison ne croyait en l’avenir de cette École ». Mais ces obstacles ne réussiront pas à ébranler la foi et la ténacité de cette fille de Marguerite !

En 1913, sœur Sainte-Anne-Marie rédige un mémoire pour exposer son projet, qui sera refusé par les autorités gouvernementales. N’acceptant jamais la défaite, à la recherche d’autres moyens pour répondre aux besoins de formation des enseignantes religieuses et laïques, elle innove et établit, en 1917, la première assise de l’École normale supérieure : un cours de pédagogie sous forme de conférences hebdomadaires, subventionné par la Commission scolaire de Montréal.

Persévérante, sœur Sainte-Anne-Marie reprend ses démarches auprès des autorités ecclésiales et gouvernementales en vue de la création d’un Institut pédagogique et obtient, en 1923, un octroi de 25 000 $ pendant une période de quinze ans pour la construction de ce dernier. Cependant, en 1924, le Conseil général en vient à la décision qu’il faut renoncer au projet temporairement… mais pas à la subvention ! Pour sœur Sainte-Anne-Marie, c’est un bouleversement profond : « Je fus assommée », dira-t-elle, pas tant par la décision du Conseil que par la peur « d’avoir été le jouet de son imagination ». Convaincante et habile diplomate, sœur Sainte-Anne-Marie réussit à garder la subvention; la Loi relative à l’établissement de l’Institut pédagogique à Montréal entre en vigueur en mars 1924.

Les travaux de construction de l’Institut pédagogique ayant débuté en 1925, sœur Sainte-Anne-Marie prépare le programme d’études et continue d’innover. Elle s’intéresse entre autres à l’éducation de l’enfance attardée et, stimulée par le dynamisme de l’École des beaux-arts de Montréal récemment ouverte, crée une « section des arts », dont le succès l’encouragera à fonder l’École normale de musique et une section « Enseignement ménager ». Soulignons en passant que l’on gagnerait à mieux connaître ces apports précieux au développement culturel et artistique des femmes québécoises. En effet, l’École normale de musique assurera la formation de nombreux professeurs et interprètes musicaux jusqu’en 1969. Pendant près de quatre décennies, l’École normale de dessin, affiliée à l’École des beaux-arts de Montréal, formera un grand nombre d’enseignantes spécialisées. Pour sa part, la section « Enseignement ménager » mènera à la création, en 1932, de l’École supérieure des arts et métiers - celle-ci changera d’orientation dans les années 1950 pour offrir aux adultes des programmes de culture personnelle incluant : couture, tissage, art culinaire, dessin, peinture, peinture sur porcelaine et émaux sur cuivre.

Leçon de chant, École normale de musique de Montréal. Archives Congrégation de Notre-Dame – Montréal.

Étude de l'harmonie, École normale de musique de Montréal. Archives Congrégation de Notre-Dame – Montréal.

Élève de l'École normale de musique de Montréal. Archives Congrégation de Notre-Dame – Montréal.

Sœur Sainte-Anne-Marie avait fondé l’Institut pédagogique parce qu’elle était consciente du besoin urgent de perfectionnement des institutrices en l’absence d’une pédagogie universitaire. Lorsqu’en 1965, à la suite des recommandations de la Commission Parent, l’Université de Montréal annonce la fondation d’une Faculté des sciences de l’éducation, le rôle de suppléance de l’Institut pédagogique vient de se terminer : la formation des enseignants relèvera dorénavant exclusivement des universités. Ayant profondément marqué l’histoire du Québec, l’héritage pédagogique de sœur Sainte-Anne-Marie demeure vivant dans la mémoire des centaines d’enseignantes qui ont pu grâce à elle poursuivre leur développement professionnel, moral, intellectuel et artistique.


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